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Chère Emmanuelle Devos
18 novembre 2013


Chère Emmanuelle Devos, donc.

A l'heure où les comédiennes brunes peuvent avoir l'audace de devenir blondes et sexy,
et les comédiennes blondes prendre le terrible risque de devenir brunes et sexy,
mais où toutes doivent bien comprendre qu'être actrice signfie être tantôt brune, tantôt blonde, mais toujours photogénique,
comment diable réussissez-vous à n'être ni l'une ni l'autre, et à envoyer le dernier adjectif se faire foutre ?
Comment peut-on, chère Emmanuelle Devos, avoir la prétention d'être une femme, même à l'écran ?

Alors que la plupart des actrices, années après années, films après films,
ont la décence de soumettre leurs visages et leurs corps à la déesse de la grande perfection,
d'accepter de se faire simplifier,
de voir leurs nez se raccourcir un peu plus à chaque nouveau mensonge,
leurs bouches se réduire au plus simple fantasme,
et leurs corps étouffer dans un corset médiatique capable de transformer une sirène généreuse en filet d'anchois,
de laisser leurs origines s'effacer au profit d'un idéal féminin universel aussi expressif qu'une multiprise compatible,
tantôt grâce à une sélection drastique des angles de vue auquel tout photographe et tout réalisateur devra s'astreindre,
sous peine de porter atteinte à l'image de marque d'un être humain réduit à l'état de logo,
tantôt au gré des multiples retouches informatiques qui viendront soigneusement lisser la moindre tache de toute individualité charnelle,
tantôt au prix, bien plus élevé, d'interventions qui portent si bien leur nom de chirurgie plastique,
et transfoment une femme en poupée insipide, certes, mais gonflable à volonté,
comment peut-on se permettre, chère Emmanuelle Devos, d'imposer un visage, un sourire, un souffle, une énergie,
un corps qui refuse d'être à l'épreuve du temps,
une nouvelle ride qui devient une preuve du temps,
bref, tous ces horribles petits détails de l'intimité qui sont autant de résistances absolues à la mort et à l'immobilité,
mais nous renvoient, nous, spectateurs, à notre condition d'être humain,
alors même que nous venons de sacrifier le prix d'une place de cinéma pour tenter de l'oublier ?

Comment fait-on pour avoir l'impolitesse de n'être ni belle, ni laide,
mais tour à tour séduisante, fascinnante, effrayante, drôle, sensuelle, disgrâcieuse, explosive ou inhibée ?
Pour avoir le culot d'avoir un ventre, un cou, des cuisses ?

Vous rendez-vous compte, chère Emmanuelle Devos, qu'avec des gens comme vous,
des comédiennes risquent de comprendre qu'une actrice ne sera jamais rien sans son corps,
son corps tout entier,
et qu'il n'en faut pas beaucoup plus pour que des jeunes filles innocentes se mettent à croire qu'elles ont le droit
de ne pas ressembler à des gazelles anorexiques atteintes d'hypertrophie mammaire ?
Que les petits génies de l'esthétique, virtuoses du filtre et du scalpel, pourraient, en allant voir vos films,
se rendre compte qu'il existe une différence entre maquiller, et embaumer.
Que nous tous, nous pourrions finir par regarder avec tendresse nos petits défauts de naissance, ou pire, les marques du temps sur nos corps,
et par nous dire que lorsqu'on est beau tout le temps, c'est qu'on est mort.
Rassurez-moi, vous ne chercheriez tout de même pas à nous faire aimer nos propres petits bourrelets ?

De quel droit pouvez-vous résister à cet idéal de perfection cinématographique ?
A cette vision si pure de l'humanité, héritée d'élites qui auraient tant aimé en faire disparaître une bonne partie ?

Vous rendez-vous compte enfin que vous nous faites comprendre, à nous, spectateurs-voyeurs,
qu'il est possible d'être comédienne
sans se soumettre au regard des autres.
Et que de nos jours, c'est limite une insulte.

Chère Emmanuelle Devos, comment osez-vous être une grande actrice ?